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Délinquance et immigration : le sociologue face au sens commun Laurent Mucchielli

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Délinquance et immigration : le sociologue face au sens commun Laurent Mucchielli

مُساهمة  sghiri abdelaali في الثلاثاء يناير 01, 2013 4:44 pm

Délinquance et immigration
par Mohamed Jahah, dimanche 11 décembre 2011, 22:18 ·
Délinquance et immigration :
le sociologue face au sens commun

Laurent Mucchielli


Texte paru dans Hommes et migrations, 2003, n°1241, pp. 20-31.



En France, tel qu’il se développe depuis maintenant plus de vingt ans, le débat public sur « l’insécurité » tourne autour de quelques thèmes centraux dont l’un des principaux est la relation supposée entre délinquance et immigration. Cette relation est elle-même double. Elle vise d’une part les étrangers proprement dit et en leur sein, plus particulièrement ceux qui séjournent clandestinement sur le territoire national, d’autre part les « jeunes issus de l’immigration », pour la plupart de nationalité française, et en leur sein, plus particulièrement, les jeunes d’origine maghrébine et noire africaine. Longtemps, cette relation a été traitée sur mode essentiellement idéologique et moralisateur. Face à l’accusation portée sur le plan politique par la droite et l’extrême droite, répondaient la gauche et les mouvements anti-racistes. Le débat était nettement clivé. Toutefois, au cours des années 1990, ce clivage s’est en partie estompé (Mucchielli, 2001, p. 30-32). Au tournant des années 1980 et 1990, « l’affaire du voile islamique », l’apparition des « émeutes urbaines » puis le contexte de la Guerre du Golfe ont beaucoup accru la peur du monde arabe et de l’Islam en France (Cesari, 1997). Ensuite, le tournant politique du Parti socialiste et du gouvernement Jospin (1997-2002), sur la question de la « sécurité » et en particulier de la délinquance juvénile, a tout à la fois atténué fortement la critique traditionnelle de gauche sur ces questions et permis l’expression beaucoup plus libre de discours désignant comme principaux responsables les étrangers et les jeunes issus de l’immigration. Symbole de cette petite révolution, des figures de la lutte anti-raciste telles que le président de SOS Racisme (Le Figaro, 25 avril 2002) et le père Delorme (Le Monde, 3 décembre 2001), acteur important des actions collectives menées au début des années 1980 par les jeunes d’origine maghrébine, ont elles-mêmes réclamé publiquement que l’on « brise le tabou » en reconnaissant l’existence d’une « sur-délinquance » des jeunes issus de l'immigration.
Cette évolution serait heureuse si elle ouvrait sur un débat intellectuel, si elle permettait à l’argumentation et à la démonstration contextualisante de prendre le pas sur l’émotion et le sens commun. Après un bref rappel des discours dominants dans le débat public et des formes de dénonciation du lien entre délinquance et immigration, nous tenterons donc de faire le point des connaissances sur la question de l’éventuelle « sur-délinquance » des « jeunes issus de l’immigration », et d’expliciter ce que peut être le raisonnement sociologique en cette matière [1].

Une nouvelle imputation : la « dérive mafieuse des cités »

Le tableau des nouvelles formes de délinquance que dressent aujourd’hui nombre d’intervenants dans le débat public est en substance le suivant : nous serions face à une jeunesse désocialisée, déscolarisée, sans repères moraux et sociaux, pourvue de parents « démissionnaires ». Pire : ces jeunes seraient massivement toxicomanes et, pour consommer comme pour s’enrichir, ils deviendraient fatalement de jeunes trafiquants de drogue qui ne tarderaient pas à s’organiser en bandes délinquantes et armées, organisant toute une économie souterraine dans leurs cités et terrorisant les territoires environnants. C'est ainsi que les incendies de voitures serviraient uniquement à faire disparaître les voitures volées, tandis que les émeutes ne seraient en rien l’expression d’un sentiment d’injustice mais simplement un moyen de tenir à distance la police pour mieux protéger les trafics. Et dans cette véritable organisation délinquante, les plus âgés initieraient les plus jeunes. Ainsi se mettrait progressivement en place un véritable « système mafieux » organisé autour de quelques « familles délinquantes » contrôlant peu à peu tout un quartier et utilisant les jeunes pour se protéger de la police [2]. Ensuite il ne s’agirait pas de n’importe quelles familles, mais des maghrébines. Il y aurait à cela des raisons « culturelles » : « jugé peu dangereux par la tradition et la culture de populations d’origine maghrébine, légitimé par son impact économique positif, le trafic de haschisch structure les emplois du temps et soutient la capacité de consommation du quartier. Facteur de paix sociale, il maintient sur le quartier le voile du silence mafieux » (Bousquet, 1998, p. 119). Cette évocation d’une consommation (et par la suite d’un trafic) de drogue qui serait en quelque sorte légitimée par « la culture de populations d’origine maghrébine » constitue pourtant une erreur. En réalité, un seul pays du Maghreb est producteur de haschisch : le Maroc (Observatoire géopolitique des drogues, 1996, p. 113-115). Le problème n’est donc pas maghrébin en général, mais marocain en particulier. En outre, il n’est pas lié à la « culture » du Maroc, mais à son histoire coloniale et au fonctionnement actuel de son économie [3].
Autre exemple : lorsque l’un de ces intervenants (X. Raufer) est entendu sur la délinquance par la commission sénatoriale sur la décentralisation le 28 mars 2000, le rapport public enregistre la déclaration de cet auteur selon lequel « le tabou majeur en matière de délinquance urbaine concernait l’origine des auteurs d’infractions. Il a fait part d’une enquête des renseignements généraux mettant en évidence que sur 3000 auteurs de violences urbaines, une cinquantaine seulement avaient un patronyme ‘gaulois’ ». Au même moment, sur le site Internet de Claude Goasgen, député parisien du parti Démocratie Libérale, à côté de pages consacrées notamment à la dénonciation de la « réalité cachée » de l’immigration, le même auteur s’exprime sur le lien entre délinquance et immigration : « ces liens sont parfaitement mécaniques : une population jeune, masculine et déracinée est par essence plus criminogène que de vieilles dames vivant au village, un enfant de quatre ans comprend cela ». Le problème est ici que, dans leur immense majorité, les jeunes en question sont nés en France et ne connaissent que la France. Ils ne sont donc nullement « déracinés » comme ont pu l’être parfois leurs parents, en particulier lorsqu’ils provenaient d’un milieu rural. Mais cette erreur est sans doute logique dans un système de pensée qui, derrière ce thème ancien du « déracinement », attribue à l’Étranger une altérité irréductible et un potentiel délinquant intrinsèque (« ontologique » disait Sayad [1997]) [4].
Face à ces imputations, de quels éléments de connaissance solidement établis disposons-nous ?

Données d’enquêtes

Le système statistique français actuel ne permet pas de connaître la situation des Français nés de parents étrangers avec la même précision que la situation des étrangers. Pour s’enquérir de la délinquance des « jeunes issus de l’immigration », il faut donc rechercher des données d’enquêtes construites par les chercheurs, qu’il s’agisse de données qualitatives ou quantitatives.
Dans un sondage de délinquance auto-révélée réalisé en 1999 auprès d’un échantillon de 2 288 jeunes de 13 à 19 ans, Sebastian Roché (2001) constate une nette sur-délinquance des jeunes dont les deux parents sont étrangers et, en leur sein, une légère sur-représentation des jeunes maghrébins par rapport aux autres étrangers. Il note que « les jeunes d’origine maghrébine cumulent un certain nombre de facteurs associés à la délinquance : une plus faible supervision parentale, une résidence plus fréquente dans le parc HLM hors centre-ville, un niveau de revenu et de scolarisation faible des parents, un absentéisme scolaire plus élevé » (p. 221). Il insiste ensuite sur le problème des mauvaises relations des jeunes d’origine maghrébine avec la police, sans toutefois donner les éléments nécessaires à la mesure de l’incidence de ce problème sur la commission d’actes délinquants. Mais la limite principale de cette étude réside dans son caractère purement quantitatif et global, qui écrase les effets de contextes locaux.
Les recherches de Hugues Lagrange (2001b), réalisées à la fin des années 1990, sont plus intéressantes dans cette perspective. Ce chercheur a procédé en analysant systématiquement les patronymes d’échantillons de délinquants identifiés par la police, d’une part dans une ville moyenne de province comme Amiens, d’autre part dans le pays Mantois (Mantes-La-Jolie, Mantes-La-Ville et Les Mureaux), zone dite « très sensible » de l’agglomération parisienne concentrant typiquement les handicaps économiques et sociaux, les grands ensembles et leur population massivement étrangère et d’origine étrangère (ce que Dubet et Lapeyronnie [1992] appellent les « quartiers d’exil »). Les résultats sont nets. A Amiens, il n’y a pas de sur-délinquance des jeunes issus de l’immigration africaine. Ces derniers ont un comportement analogue à celui des autres jeunes issus de familles pauvres (une partie d’entre eux est, pour l’essentiel, bagarreuse et voleuse). Notre interprétation est donc confirmée. Mais dans le Mantois, la situation est différente. Il y existe une forte sur-délinquance des jeunes issus de l’immigration africaine (autant d’Afrique noire que du Maghreb) [5]. Lagrange conclut que les comportements délinquants ou rebelles des jeunes issus de l’immigration varient donc fortement selon le contexte local. Il ne se demande pas toutefois si la discrimination policière ne varie pas elle aussi selon les contextes locaux. Or l’on peut assez aisément faire l’hypothèse générale que les quartiers pauvres qui concentrent le plus de population étrangère et d’origine étrangère et qui connaissent par ailleurs une consommation et des systèmes de revente et/ou de trafic de cannabis particulièrement développés, connaissent davantage de tensions entre jeunes et policiers. Les recherches sur les violences policières soulignent en effet la forte sur-représentation des jeunes hommes étrangers et d’origine étrangère parmi les victimes de ces violences, en particulier dans les affaires liées à la consommation et/ou à la revente de drogue (Jobard, 2002, p. 210-211). Par ailleurs, l’attitude locale des forces de police dépend certainement aussi de leur relation avec les autres acteurs institutionnels locaux, de leur relation avec les élus locaux (qui peuvent exercer une pression en des sens opposés) et avec la préfecture, enfin de la personnalité et de l’expérience des cadres policiers locaux.
Quoi qu’il en soit, la question se déplace donc vers la recherche de ce qui caractérise ces contextes et touche de façon spécifique (ou du moins principale) les jeunes issus de l’immigration. A ce moment de son analyse, le chercheur évoque alors des « violences collectives » et leur dimension d’« affirmation identitaire », signalant par ailleurs la prégnance de l’Islam dans ces quartiers, en tant qu’il offre à ces jeunes la possibilité de retrouver une dignité. L’explication mérite d’être davantage précisée, à la fois dans ses mécanismes et au regard de la nature des comportements délinquants.

Éléments psychosociologiques sur la délinquance des jeunes issus de l’immigration africaine

Les explications culturalistes constituent un réductionnisme avec lequel les sciences sociales ont mis longtemps à prendre leurs distances, en France comme aux États-Unis. Nous avons vu ce qu’il en était de la fortune du thème du déracinement. Une autre explication courante s’agissant des « jeunes issus de l’immigration » consiste à mettre en avant leur « double culture » présentée comme constituant fatalement une source de contradictions et de conflits, donc de perturbations psychologiques et de déviances. Dans sa généralité, cette idée est fausse, d’une part parce qu’elle repose sur un modèle opposé de parfaite homogénéité culturelle qui n’a pas de sens dans un très vieux pays d’immigration comme la France, d’autre part parce qu’elle réduit la construction de la personnalité sociale à la problématique culturelle, passant ainsi sous silence celle de l’intégration socio-économique. Ce qui est exact, c’est que la question des origines et le rapport à la culture des parents se pose fatalement à la « deuxième génération » d’immigrés. Mais de quelle manière ? Les travaux historiques comme les enquêtes sociologiques récentes soulignent que, en France, les jeunes Français nés de parents étrangers (qu’il s’agisse des vagues d’immigration italiennes et espagnoles de la première moitié du 20ème siècle, ou aussi bien des vagues d’immigration maghrébines de l’après-guerre) ont globalement toujours connu en même temps un double processus : d’une part une très forte pression de conformité à l’égard du pays d’accueil, amenant à rejeter précocement la culture d’origine de leurs parents, perçue comme inférieure ou archaïque, au point de pouvoir en ressentir de la honte ; d’autre part un mouvement de contestation visant à rejeter le stigmate et à faire accepter dans l’espace public leur spécificité. S’agit-il d’une contradiction ? Dans son remarquable bilan, Noiriel (1988, p. 211-245) laissait la question « ouverte ». Quant à nous, il nous semble qu’il n’y a pas de contradiction entre ces deux attitudes qui procèdent de la même source : le fait que la culture du pays d’origine est stigmatisée dans le pays d’accueil. Toutes les contradictions prétendues insurmontables liées à la « double culture » se ramènent donc selon nous à un unique problème central : la gestion du stigmate, la dévalorisation identitaire qu’il provoque dès l’enfance (Vinsonneau, 1996 [6] ; Esterle-Hedibel, 1999) et, inséparablement, les réactions de défense et les stratégies de revalorisation de soi qu’il induit plus ou moins (Malewska, 1982, 1991 ; Camilleri et alii., 1990). Et « plus ou moins », en fonction de quoi ? Il nous semble que cette gestion du stigmate est liée principalement à trois éléments : primo la réussite ou non de l’intégration socio-économique, intégration dont la phase cruciale est le parcours scolaire du jeune, secundo les déterminants familiaux que sont l’histoire familiale (incluant la nature du projet migratoire et le discours tenu sur lui), la réussite professionnelle des parents, l’attitude de ces derniers vis-à-vis de l’école et plus largement des valeurs du pays d’accueil [7], tertio les éléments du contexte immédiat de vie, en particulier les effets plus ou moins stigmatisants de l’habitat, les expériences plus ou moins précoces et intenses du racisme et les influences exercées par les groupes de pairs.

Les contextes favorables au développement d’une sur-délinquance des jeunes issus de l’immigration

Dès lors que l’analyse sociologique a pu rompre avec les réductions culturalistes et mettre en évidence l’élément central qui distingue la construction identitaire des jeunes issus de l’immigration africaine des autres jeunes Français, la question se déplace vers la recherche des contextes qui peuvent engendrer une sur-délinquance des jeunes issus de l’immigration.
Dans la société française actuelle, ce contexte est celui des grands ensembles dégradés des banlieues des grandes agglomérations (et parfois des quartiers périphériques des grandes villes), où la population étrangère et d’origine étrangère est souvent majoritaire, où le taux de chômage est particulièrement élevé, où la proximité avec des centres-villes attractifs accentue encore la frustration, où la stigmatisation des lieux (leur mauvaise réputation) accentue encore celle des populations qui les habitent et contribue fortement aux discriminations dans le rapport aux institutions et au marché de l’emploi (Duprez, 1997). Nous ferons aussi l’hypothèse que l’élément déterminant est moins ce contexte en lui-même, photographié à un moment donné, que le sentiment couramment partagé (chez les personnes qui habitent ces quartiers) qu’il constitue une fatalité, voire un piège duquel l’on a peu de chances de s’extraire. A partir de la fin des années 1980, pour des raisons économiques et peut-être surtout politiques (l’échec des mobilisations collectives des années 1982-1986), le facteur temps produit un effet inverse par rapport au modèle de trajectoire couramment partagé dans le monde ouvrier et chez les immigrés de la première génération (Mucchielli, 2001, p. 107 sqq) [8]. Comme le dit Khosrokhavar (1997, p. 186), « pour la première fois, une génération ne croit plus à l’utopie de l’ascension sociale étalée dans le temps ». Cumulée avec la stigmatisation dans l’espace public et dans le rapport aux institutions, cette perspective d’un destin social misérable produit d’intenses sentiments de frustration, d’exclusion et de mépris subi collectivement. C’est dans ce sens que nous proposons de parler de sentiments de victimation collective pour analyser la mentalité de ces jeunes qui disent souvent eux-mêmes vivre dans des « ghettos », et pour souligner que ces représentations collectives se rigidifient au point de confiner parfois à une théorie du complot : le complot d’une société injuste et raciste (Mucchielli, 1999).

Les comportements délinquants juvéniles trouvent certainement dans ces représentations de puissants arguments déculpabilisateurs [9]. Mais de quels comportements délinquants s’agit-il précisément ? Le sentiment de vivre dans un ghetto ne semble pas encourager en soi la violence contre des personnes privées comme le meurtre ou le viol. L’enfermement dans l’espace micro-local peut générer par contre davantage de violences entre jeunes de villes ou de quartiers frontaliers. De fait, la forte hausse des coups et blessures non mortels dans les statistiques de police depuis la fin des années 1980, corroborée sur ce point par les enquêtes de victimation (Robert et alii., 1999), traduit sans doute cette intensification des affrontements juvéniles, souvent en petits groupes. Ensuite, on peut remarquer que les plus fortes hausses de la délinquance enregistrée des mineurs au cours des années 1990 concernent avant tout les vols (notamment les vols de voiture dont on sait qu’ils peuvent avoir diverses significations, dont celle de se venger d’un groupe adverse [Esterle-Hedibel, 1996]), les consommations et trafics de drogues, les destructions et dégradations de biens publics et les « outrages et violences » à agents de la force publique (Aubusson de Cavarlay, 1997). Et, encore une fois, si ces données policières ne constituent en aucune façon une mesure exacte de l’évolution des comportements, elles sont dans certains cas trop massives pour ne pas correspondre au moins en partie à certaines réalités. Ceci amène à souligner deux autres dimensions probables de cette sur-délinquance des jeunes issus de l’immigration. Une première est économique. Le sentiment que toute perspective d’insertion économique et sociale est bouchée constitue logiquement un puissant facteur facilitant l’investissement de l’économie souterraine dans ses composantes classiques (par exemple les vols, recels et reventes de pièces détachées de voitures) ou plus récentes (le développement du trafic et de la revente de cannabis depuis les années 1980). Une seconde composante essentielle de cette sur-délinquance des jeunes issus de l’immigration dans certains contextes locaux est sa dimension anti-institutionnelle. Nous pouvons parler ici d’une « violence contre les institutions » qui regroupe diverses formes de dégradations et de violences exercées à l’encontre des biens et des personnes qui symbolisent les institutions. Ceci concerne de nombreux acteurs (policiers, transporteurs collectifs, écoles et bâtiments publics, parfois pompiers), mais l’un d’eux joue un rôle décisif en raison de la fréquence et de la nature de ces rapports avec les jeunes des quartiers concernés : c’est la police. Nombre de recherches indiquent clairement que les relations entre jeunes d’origine africaine et police dans ces quartiers dits très sensibles fonctionnent avec des cycles de provocations, ripostes, représailles, etc., entretenus de part et d’autre (cf. une synthèse récente : Esterle-Hedibel, 2002). Et c’est bien dans ces contextes qu’éclatent parfois des « émeutes » qui cristallisent les représentations collectives en question et cette « revendication essentielle de dignité et de justice » (Lapeyronnie, 1993, p. 263) [10]. Comme l’expliquent également Bachmann et Le Guennec (1996, p. 355), au delà des incidents qui précipitent le déclenchement d’une émeute, « contre qui se battent les émeutiers ? Contre un ennemi sans visage. Contre ceux qui les nient quotidiennement, les condamnent à l’inexistence sociale et leur réservent un avenir en forme d’impasse. L’environnement quotidien est tissé de méfiance et d’hostilité ; le futur est bouché. Aucun allié. Aucune issue. […] Ces deux sentiments forts, la sensation de l’impasse et la conscience du mépris, sont toujours à la racine des fureurs banlieusardes ».

Conclusions

Il n’est pas exagéré de dire que, dans l’univers ordinaire des représentations sociales [11], les jeunes d’origine africaine (« Blacks » et « Beurs ») constituent une figure type du jeune délinquant, tandis que les quartiers d’habitat social dans lesquels ils sont concentrés font figure de zones dangereuses (Rey, 1996 ; Boucher, 2001). Sans doute, ces stéréotypes ont-ils toujours visé l’étranger. A la fin du 19ème siècle, par exemple, les Italiens et les Belges firent l’objet d’une intense xénophobie et de nombreuses violences collectives (notamment au sein du monde ouvrier). En réalité, l’historien Gérard Noiriel (1988, p. 249 sqq) souligne que les trois crises économiques modernes qu’a connues la France (à la fin du 19ème siècle, dans les années 1930 et à partir du milieu des années 1970) ont suscité autant de vagues de xénophobies. Par ailleurs, ces problèmes se rencontrent aussi chez certains de nos voisins européens [12]. Dès lors, nous ne saurions dire si ces stéréotypes sont plus puissants s’agissant de la dernière grande vague d’immigration initiée par les entreprises françaises dans les années 1950. Ils présentent toutefois une certaine spécificité dans la mesure où ils prennent aussi leur source dans le passé colonial de la France, la relation de domination (militaire, politique et économique) qu’elle a imposée à d’autres civilisations et les sentiments de supériorités individuelle et collective qui ont toujours accompagné cette histoire. En ce sens, ces stéréotypes particulièrement dévalorisants sont une source de difficultés supplémentaires pour une population issue d’une vague d’immigration ouvrière déqualifiée et qui s’est retrouvée « piégée » par la crise économique au moment même où elle se stabilisait en France, par le biais notamment du regroupement familial. En orientant tant les pratiques des institutions que les représentations que des acteurs ont d’eux-mêmes, ces stéréotypes ressemblent alors à ces prophéties auto-réalisatrices dont parlait Howard Becker (1985).
Toutefois, même si tout jeune ayant ce profil doit se construire psychiquement en apprenant à gérer ce stigmate, cette construction ne le mène pas pour autant fatalement vers des pratiques et a fortiori une carrière délinquantes [13]. Ces pratiques et ces éventuelles carrières ne s’observent de façon spécifique (par rapport aux autres catégories de la population) que dans certains contextes locaux où les processus de ségrégation et de discrimination se cumulent et s’enracinent dans la durée, se transmettant entre générations. Pour le reste, les éléments déterminants de la délinquance juvénile des étrangers résidant en France et des Français nés de parents étrangers demeurent des problèmes familiaux et scolaires qui sont pas propres à ces populations mais semblent au contraire comparables aux problèmes posés jadis par des populations françaises issues de l’exode rural ou par d’autres populations ouvrières étrangères en période de crise économique. Il nous semble du reste que les mécanismes sociaux généraux proposés dans cet article se retrouvent également en bonne partie dans d’autres pays occidentaux [14].


Bibliographie

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Vinsonneau G., 1996, L’identité des jeunes en situation inégalitaire. Le cas des maghrébins en France, Paris, L’Harmattan.


[1]. Signalons que nous avons traité ailleurs la question de la mesure de la délinquance des étrangers proprement dits (Mucchielli, 2002).
[2]. C’est la démonstration proposée par la commissaire Bui-Trong (1998) des Renseignements Généraux, le commissaire divisionnaire Bousquet (1998) du Syndicat des Commissaires et des Hauts Fonctionnaires de la Police Nationale, et le tandem formé par un conseil privé en sécurité et un journaliste enseignant à l’Institut de criminologie de l’université de Paris 2-Assas (Bauer, Raufer, 1998).
[3]. En effet, ce n’est qu’à la fin du 19ème siècle que la culture du cannabis a pris une véritable ampleur au Maroc, surtout à l’époque des protectorats français et espagnol. L’une des conséquences du protectorat français fut en effet la création d’une « Régie des Tabacs et du Kif », société au capital majoritairement français, qui organisa la production de masse du haschisch. En 1925, la France ratifia toutefois la convention de Genève interdisant la culture de ce qui était désigné comme une drogue, mais pas l’Espagne. De plus, dans la zone française, l’interdiction ne fut pas réellement appliquée (on se contenta souvent de donner des amendes aux contrevenants). A partir de 1956 (date de l’indépendance et de la réunification du Royaume), les autorités marocaines auront ainsi les pires difficultés à lutter contre une économie théoriquement illégale, qui constitue pourtant une ressource financière essentielle pour près de 5 millions de paysans de ce pays pauvre. En fait de problème « culturel », nous sommes devant un problème économique et, pour les dirigeants marocains, un problème politique.
[4]. Le thème du « déracinement » constitue une explication relativement courante de la délinquance des étrangers, que l’on retrouve par exemple jusque dans le recueil de statistiques du ministère de l’Intérieur qui, en 1975, concluait ainsi sa description de la sur-représentation apparente des étrangers dans la délinquance enregistrée : « Ces conclusions n’autorisent aucun jugement discriminatoire à l’encontre des immigrés. Comment des hommes déracinés, transportés dans un autre mode de vie et soumis à l’exemple de la contagion d’une criminalité plus importante que celle de leur propre pays ne succomberaient-ils pas en plus grand nombre que les nationaux ? C’est le contraire qui serait étonnant » (Ministère de l’Intérieur, 1976, p. 86). Historiquement, ce thème est issu de la tradition de pensée nationaliste et trouve ses origines modernes à la fin du 19ème siècle, notamment dans l’œuvre de Maurice Barrès auteur du roman fameux Les déracinés en 1897 (Sternhell, 1985). Son influence à l’époque débordait cependant le cadre de la pensée nationaliste (et raciste) proprement dite pour s’étendre à des courants plus simplement traditionalistes, faisant de l’attachement à la terre, au village et à la famille élargie, une condition de la bonne marche d’une société. L’influence de ce courant de pensée se retrouve aussi dans les sciences sociales de l’époque, notamment chez les disciples de Frédéric Le Play (Veitl, 1994). Et il n’a pas disparu des sciences sociales au long du 20ème siècle, ainsi que l’a souligné Noiriel (1988, chap. 1).
[5]. L’enquête de Lagrange montre à son tour qu’il existe en outre, quoique dans une proportion inférieure, une sur-délinquance des jeunes issus de l’immigration portugaise, mais qui n’apparaît pas dans les données policières.
[6]. Cette recherche de psychologie sociale conclut que le repérage des stigmatisation ethniques (ou construites comme telles) commence à partir de l’âge de 4 ans et se structure une première fois entre l’âge de 5 et 7 ans.
[7]. L’on sait que la question se pose avec plus d’acuité pour les filles que pour les garçons.
[8]. On perçoit bien ce processus générationnel et la force de ce modèle de trajectoire à travers ce témoignage d’un membre de la Commission nationale de prévention de la délinquance, qui disait encore en 1987 : « Il y a 15 ans, j’étais responsable d’un foyer d’éducation surveillée à Nogent. La moitié de mon temps était prise par de jeunes Espagnols ou Portugais. Je n’en ai plus vu quand leurs pères sont devenus chefs de chantiers. Peut-être faudra-t-il quelques années pour ne plus s’occuper de jeunes Maghrébins » (cité par Taïeb, 1998, p. 353).
[9]. Nous nous inspirons en partie ici des analyses classiques de Sykes et Matza (1957) sur les « techniques de neutralisation » de la culpabilité par les délinquants.
[10]. Ce qui n’exclut pas, comme dans le cas des débordements qui suivent parfois les manifestations politiques (Ricordeau, 2001), que les émeutes soient aussi des moments de défoulements et de transgressions que des petits groupes peuvent prévoir et organiser.
[11]. Nous partageons cette définition de Michaud et Marc (1981, p. 127) : « On peut définir une représentation sociale comme une image de certains éléments constitutifs de la réalité sociale, élaborée et partagée par une collectivité et qui contribue à orienter les conduites, les communications et les rapports sociaux ». Et il nous semble que l’on peut relier ici plusieurs traditions théoriques tant cette définition des représentations sociales (qui puise sa source française dans la tradition durkheimienne) rencontre aisément les théories de Becker et Goffman sur les processus d’étiquetage, de stigmatisation et de construction des prophéties auto-réalisatrices.
[12]. Nous pensons notamment à l’Allemagne et à sa forte immigration turque, qui suscite des débats similaires (cf. par exemple Güller, 1999, qui procède également à une analyse des données policières et démographiques très proche de la nôtre).
[13]. Rappelons qu’au recensement de 1990, un jeune de moins de 17 ans sur sept vivait dans un ménage dont le chef était immigré (Tribalat, 1993). Ce dernier était dans environ 40 % des cas originaire d’un pays du Maghreb, puis, en ordre décroissant d’importance, portugais, africain noir, italien, espagnol, turc et a
siatique.
[14]. Nos conclusions rejoignent ainsi largement celles de Sampson et Lauritsen (1997) sur les Etats-Unis.

sghiri abdelaali
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